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Cloué au sol. Vol retardé. Jake posa son sac de voyage à ses pieds et continua à fixer l’écran, dans l’espoir de voir les informations actualisées en sa faveur. Une voix annonça le retard d’un autre vol et quelques secondes plus tard l’écran fit de même. Il soupira. Pourquoi fallait-il que cela arrive aujourd’hui ? Il était parti de chez lui depuis plus d’un mois maintenant, en reportage photo avec April et tout ce qu’il voulait c’était se glisser sous des draps propres et dormir après une bonne douche bien chaude. Il ressentait la nostalgie du pays. À cause de son travail, il n’avait ni chiens, ni chats. Il n’avait même pas de poissons rouges. L’une de ses perspectives signifierait que quelqu’un soit en possession de la clé de son appartement pour pouvoir nourrir l’animal en question. Jake n’avait pas parlé à son frère depuis minimum deux ans. De toute façon, ce dernier ne vivait pas dans la même ville que lui. L’entente avec ses parents n’était pas au beau fixe et il n’avait eu aucune petite amie stable depuis un bon bout de temps. L’idée d’un animal de compagnie était plaisante, mais c’était une attache qu’il ne pouvait pas se permettre actuellement. Sa carrière de photographe commençait à décoller, de nouvelles offres s’étalaient devant lui et pour la première fois, il pouvait piocher et choisir de refuser si cela lui semblait bon. Quand sa situation se serait stabilisée, que son nom serait assez connu, il pourrait envisager de s’établir confortablement, d’acheter un chien, d’appeler la serveuse du café en bas de chez lui, mais pour le moment, rien de tout cela n’était à venir.Jake reprit son sac et se dirigea vers le point d’information qui se trouvait derrière lui.

- Vous savez depuis combien de temps j’attends ? s’énerva l’homme.
La jeune femme jeta un regard désolé à Jake. Apparemment, ce n’était pas la première fois que ce type venait la sermonner.

- Monsieur, je sais très bien, mais je ne peux rien faire de plus. La compagnie vous livrera votre valise à votre domicile ou à votre hôtel, si vous êtes ici en vacances. Nous prenons tout en charge. Et nous sommes navrés de ce désagrément.

- Il ne s’agit pas de chemise à fleurs ! cria l’homme. Mais de ma mallette de travail. Alors, je ne peux pas partir sans.

- Mais, monsieur…

- Non ! Taisez-vous ! Ce n’est pas pour ça qu’on vous paie ? Sois belle et tais-toi ! Vu qu’apparemment, vous n’avez aucune autre compétence !
La jeune femme resta figée, la bouche à demie ouverte, prête à laisser jaillir un millier d’insultes, mais son professionnalisme l’en empêchait.
Jake se pencha pour voir son nom sur l’étiquette de son veston. Lauren.
Lauren avait de longs cheveux bruns et de beaux yeux bleus. Et un rhume ! Son nez était irrité et ses yeux rouges. Pour le coup, Jake se ravisa. C’était des allergies. Cela lui donnait l’impression d’être hyper émotive, qu’elle allait se mettre à pleurer dans la seconde, ce qui contrastait avec son expression ferme et sérieuse.
Une de ses collègues s’approcha d’elle et lui murmura quelques mots.
- je vais m’occuper de vous, Monsieur. Excusez ma collègue, elle débute.
Elle fit signe à Lauren de s’occuper de Jake. Il tourna autour du point d’information pour s’éloigner de la future scène à venir. Lauren le suivit, respirant profondément pour retrouver ses esprits.
- Vous en avez beaucoup des comme ça ? demanda Jake.
- Tous les jours, répondit Lauren.
Jake la gratifia d’un sourire pour lui faire comprendre qu’il n’allait pas l’agresser verbalement, qu’il était tout l’opposé de ce qu’elle venait d’affronter. Elle se relâcha un peu.
- Que puis je faire pour vous ?
- Mon vol a été retardé.
Il lui tendit son billet.
- J’aimerais savoir s’il y en a pour longtemps. Aucune information n’est affichée. Et s’il y a eu une annonce, je l’ai loupé.
Lauren alla consulter le poste informatique pour se renseigner. L’homme qui avait perdu sa valise faisait face à un homme de la sécurité. Il semblait s’être calmé soudainement.
- Monsieur…
Jake se retourna pour lui faire face.
- Jake. C’est Jake. Je suis encore trop jeune pour qu’on m’appelle monsieur.
Lauren eut un sourire en coin. Elle était encore plus jolie quand elle souriait.
- Je suis désolée, mais nous ne pouvons pas vous fournir d’informations complémentaires. Le retard est dû à des contraintes météorologiques. Je n’en sais pas plus pour le moment. Quand de plus amples informations seront en notre possession, nous vous les ferons parvenir.
- Merci quand même.
Jake récupéra son billet. Il avait du temps devant lui et rien à faire. Magnifique !
Son regard se tourna vers l’entrée. Un couple accompagné de deux adolescents se disputant se débattait avec leurs valises. Il espérait pour eux qu’il ne prenait pas le même vol que lui.
Jake balança son sac sur l’épaule et prit l’escalator pour rejoindre l’étage de départ et pouvoir s’asseoir dans un coin tranquille. Il aperçut April au coin-presse et il lui fit signe qu’il allait attendre dans la zone de départ. Elle lui répondit d’un geste de la main, le téléphone tenu entre l’épaule et la tête, une main tenant le journal du jour.
Il ne put s’empêcher de penser qu’il fallait qu’elle parte en vacances. Il avait déjà fait plusieurs reportages avec April et s’était vite rendu compte que c’était un bourreau de travail. Depuis qu’il l’avait rencontré, il ne l’avait jamais vu faire une sortie entre amis, ou même un cinéma. Il supposait qu’elle n’avait pas de vie privée. Et qu’elle n’avait ni famille, ni amis. Ou bien elle avait coupé tous les ponts, ou c’était une emmerdeuse finie et personne ne voulait lui parler. Au fond, Jake l’aimait bien. Elle était exigeante dans le travail, mais cela ne lui posait pas de problème. Elle savait reconnaître les mérites de chacun et si elle ignorait ses propres limites, elle connaissait celle des autres.
Jake alla s’asseoir sur le dernier banc faisant face à la télévision affichant les informations des vols. Deux hommes se tenant la main et murmurant se trouvaient à quelques mètres de lui. Ils étaient absorbés par leur conversation. Jake enleva le capuchon de son appareil photo, fit quelques réglages et prit quelques clichés sans qu’ils ne s’en rendent compte. La discussion devait être passionnante !
Jake s’affala et ferma un peu les yeux. Une sensation de vide l’envahit petit à petit. C’était un sentiment dont il avait l’habitude, mais il le trouvait toujours aussi désagréable. Cela annonçait le retour à la vie normale. Il se battait entre ce désir de rentrer chez lui et l’étrange impression de laisser derrière lui quelque chose ou quelqu’un d’important. Ce que Jake détestait par-dessous tout, c’était les quelques jours suivants son retour. Les décalages horaires, la fatigue, le mauvais temps ou le beau temps. De toute façon, rien n’était plus pareil. Il fallait se réadapter une nouvelle fois. Il doutait parfois d’être la bonne personne, d’être au bon endroit. Peut-être que ce sentiment de malaise signifiait qu’il n’était pas fait pour faire ce job ? De toute façon, c’est tout ce qu’il savait faire, alors pourquoi se questionner ?
Il se releva et frotta ses yeux. Ce n’était pas le moment pour s’endormir.
- Jake, on m’abandonne ?
April s’assit à côté de lui en lui tendant un gobelet de café.
- Merci.
Il but quelques gorgées. Il sentit le liquide couler le long de sa gorge. C’était vivifiant.
- Un magazine ?
- Tu m’as acheté un magazine people ? grimaça Jake.
- Mais non voyons, dit April, exaspéré.
Elle lui montra le second magazine, caché par le premier. Une revue économique. Ce n’était pas le genre de lecture que Jake avait l’habitude de pratiquer. Ses yeux se posèrent sur la couverture et avant qu’il ne pose la question, il eut la réponse. Son frère était en couverture. Le golden boy dans sa splendeur. Rien de mieux qu’un frère à qui tout a réussi pour vous faire sentir minable. Mais Jake avait déjà passé depuis longtemps l’étape de la rancœur et des regrets. Il en était plutôt au moment où plus rien n’a vraiment d’importance. Il avait passé toute son adolescence en concurrence avec son frère. Il était meilleur en cours, les plus jolies filles sortaient avec lui. Beau, fort, intelligent. Rien ne lui résistait. Même le prof de sport l’adorait. En gros, le genre de type qu’on ne peut pas s’empêcher de détester. Jake était plus du genre renfermé et qui n’en avait rien à faire des études. Il passait le plus clair de son temps un appareil photo à la main ou enfermé dans une salle de cinéma. Mais pour ses parents, ce n’était pas un avenir. Ils étaient riches, ils pouvaient lui payer n’importe quelle école et il tenait à ce qu’il y aille. Mais, il ne pouvait pas faire ce qu’il voulait : c’était médecine, droit, commerce, mais sûrement pas de l’art. Ou dans l’art. Tant pis pour lui. Il avait joué le tout pour le tout. Il avait tout laissé tomber. Les études, la famille, les amis et il était parti. Crise passagère avait pensé ses parents. À vrai dire, il était sur le point de tout lâcher quand il rencontra Spencer. Il venait de créer un magazine et avait besoin d’aide. A première vie, c’était le genre de mec qui aurait été ami avec son frère. À la différence que Spencer aimait vivre dangereusement. Tout ce qu’il entreprenait avait pour but de le ruiner, de mettre sa vie en danger. Du sport extrême aux finances, Spencer faisait tout à l’extrême. Jusqu’à l’embauche de son personnel. Aujourd’hui, il était à la tête d’une des revues les plus lues et rien sur sa route pour l’arrêter.
Jake travaillait avec lui depuis deux ans et avait vu beaucoup de monde passait. Des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes. Avec Spencer, on pouvait tout faire, tout tenter. Mais il fallait réussir à travailler avec lui. Ceux qui en étaient capables y voyaient la chance de leur vie, le summum de leur carrière. La liberté à l’état pur.
Jake n’avait aucun regret. Même pas de remords. Il reparlait un peu à ses parents, le malaise commençait à se dissiper. Son frère, par contre, ne voulait plus lui adresser la parole. Pour une raison qui lui restait obscure. Il ne s’était jamais particulièrement entendu avec lui, alors, il n’avait pas cherché à renouer le contact. Sa mère l’avait supplié de l’appeler, de faire la paix alors il avait tentait, un jour, pour lui faire plaisir.
La secrétaire avait répondu que son patron n’avait pas de frère, qu’il était fils unique. S’entendre dire de tels mots vous fait sentir minable. Pourtant, il n’avait rien fait pour se sentir minable et son frère n’avait pas à avoir honte. Il ne se droguait pas, n’avait jamais été arrêté - du moins à l’époque. D’accord, Jake fumait beaucoup et consommait autant de cafés. Deux vices qui s’étaient accentués avec son travail. Mais personne ne vous renie pour quelques clopes et un peu de caféines.
Il prit le magazine dans ses mains et lut les grands titres. April était plongé dans son journal et ne prêtait attention à rien d’autre. Cette femme avait un véritable problème avec l’espèce humaine. Quelques secondes, Jake aurait pu croire qu’elle s’était intéressée à lui, qu’elle avait apporté le magazine dans un but précis. Elle avait sûrement supposé que cela l’intéresserait. Point. Elle, elle n’en avait rien à faire. Déjà, qu’elle pense à lui, c’était beaucoup. Tout ce qu’April avait appris sur la vie privée de Jake, il le lui avait dit, sans qu’elle ne demande quoi que ce soit. Pour faire la conversation, pour combler le vide.
April but quelques gorgées de son café avant de refermer le journal.
- Alors ?
- Alors quoi ? demanda Jake en la regardant.
- Je ne sais pas, moi. Pourquoi est-on coincé ici ?
- À cause de la météo.
- Il fait beau, fit-elle remarquer.
- En effet.
- J’en conclus donc que tu ne sais pas grand-chose.
- En effet. Dis-moi, à quand remontes ta dernière conversation avec quelqu’un hors du travail ?
Jake avait posé la question innocemment, d’un air nonchalant. Cela lui allait à merveille. Il pouvait poser la question la plus offensante du monde et conserver l’expression d’un gamin de cinq qui ne se rend pas compte qu’il a fait une bêtise. April lui lança un regard noir.
- Ce ne sont pas tes affaires.
- Je m’interroge, c’est tout. Je note qu’à chaque fois que j’aborde ta vie privée, tu me réponds que c’est pas mes affaires.
- Parce que ce NE sont pas TES affaires.
Jake haussa les épaules. April se leva.
- Je vais faire un tour. Je ne supporte pas de rester assise à rien faire.
- Aucun problème. Je surveille les affaires, t’inquiète pas.
April quitta la zone de départ longea le mur. L’aéroport était encore calme. Un avion s’apprêtait à décoller, quelques gamins se courraient après, mais l’ambiance régnante n’était pas pesante. Elle pénétra dans la première boutique qui se présenta en ressassant les dernières paroles de Jake. Il lui arrivait souvent de se dire qu’il devrait faire des reportages. Jake était curieux et posait beaucoup de questions, sur tout et sur rien. Les gens l’aimaient dès qu’il le voyait. Il attirait la sympathie et la bonne humeur. Mais elle détestait que l’on pose toutes ces questions. Après plusieurs voyages, on aurait pu croire qu’il avait compris. Mais, non, il insistait toujours, comme si, avec le temps, elle allait finir par parler. Elle ne savait pas trop ce qu’il attendait d’elle, mais quoi que ce soit, elle savait qu’elle ne le satisferait jamais. Elle n’avait rien à cacher, pourtant. Elle n’avait aucun cadavre dans son placard, et c’en était même un peu triste.
Il y avait déjà un client dans le magasin quand elle s’intéressa enfin à ce qui l’entourait. Les deux vendeuses discutaient ensemble dans leur coin. April s’imagina en train de voler quelques produits et de quitter les lieux sans alerter personne. C’était bien trop facile. Pour un petit voleur, ce n’était plus de la tentation, c’était tendre une perche.
April dévisagea le client. Il était, apparemment, aussi intéressé qu’elle par les produits. Il avançait lentement, un peu au hasard. Les cheveux courts, portant un costume de fabrication moyenne, il avançait les mains dans les poches. C’est quand il se retourna qu’April aperçut le revolver dans son étui. Elle ne s’y connaissait pas beaucoup, mais elle était sûre que c’était un vrai. Elle se demanda comment il avait fait pour passer la sécurité avant d’apercevoir sa plaque d’inspecteur de police de l’autre côté. Elle eut quand même un doute. Avait-il le droit de porter son arme ?
- Puis je vous aider ?
April sursauta devant la vendeuse qui lui gratifiait de son sourire le plus hypocrite. Charmant !
- Non, merci.
- Peut-être êtes-vous à la recherche d’un produit en particulier ?
- Non, merci, répondit April une nouvelle fois.
- Un chemisier ? Nous venons d’avoir un arrivage. De la nouvelle collection. Il faut savoir rafraîchir sa garde-robe de temps en temps.
April bouillonnait de l’intérieur. En plus d’être insistante, elle était stupide.
- J’ai dit : non, merci, répéta April en serrant les dents pour ne pas s’emporter.
- Un pantalon, alors. Je vois que le vôtre a connu quelques mésaventures.
April baissa les yeux sur son pantalon. Il avait pris la poussière au cours de la dernière expédition.
Quand elle releva la tête, elle vit l’homme fixant aussi son pantalon. Quand il releva la tête, leurs regards se croisèrent et il s’empêcha d’éclater de rire avant de porter son attention sur un objet quelconque du magasin.
La vendeuse jaillit alors devant April.
- Regardez-moi celui-là, il vous ira à ravir, vous ne pensez pas ?
- Il faut que je vous fasse un dessin, s’énerva April. J’ai dit non, deux fois. Vous avez besoin d’un dictionnaire pour comprendre le sens de ce mot peut-être ?
- C’était pour vous aider, voyons. Vu comment vous êtes habillés.
- Excusez-moi si je n’ai pas l’air d’une pute qui racole.
La vendeuse étouffa un cri d’injustice.
- Oh, je vous en prie, ce n’est sûrement pas la première fois qu’on vous le dit. Pour peu que votre mec veuille vous payer après vous avoir sauté, on n’est pas loin !
La jeune fille resta abasourdie devant April. C’était donc bien la première fois qu’on lui faisait remarquer.
April se dirigea vers la sortie, cherchant du regard le policier, mais il était déjà parti.
Elle se rendit alors compte qu’elle aurait aimé lui parler. Elle pouvait toujours tenter de se convaincre que son esprit journalistique la poussait à en savoir plus, la vérité était tout autre.
Une adolescente la percuta en se dirigeant vers le magasin.
- Et tu ne pourrais pas faire attention ?
April eut droit à un doigt d’honneur en guise de réponse.
- L’éducation de nos jours…murmura April.
Elle traversa l’étage pour atteindre les toilettes. Elle alla aux lavabos se passait de l’eau sur le visage. Elle détestait attendre dans les aéroports. Attendre en général. Les avions, les trains, les bus, les taxis. Bizarrement, elle passait le plus claire de ses journées à étudier les hommes ou les animaux, mais dès qu’il s’agissait d’elle, elle était incapable de prendre son mal en patience. Sa mère lui reprochait de disparaître dès qu’un problème se profilait à l’horizon. Elle répétait sans cesse que sa fille était une trouillarde, une lâche. C’était bien joué. Elle avait réussi au bout du compte. Aujourd’hui, dès qu’elle regardait la vie en face, elle avait envie de filer par un trou de souris pour disparaître. Son travail était devenu son refuge. Elle n’avait rien d’autre dans la vie. Pour le plus grand plaisir de Spencer. Elle n’avait pas pris un jour de congé depuis qu’elle bossait pour lui. Il pouvait l’envoyer n’importe où, sur n’importe quel sujet, il savait qu’elle dirait oui. Et encore pire, il savait qu’elle ferait bien son boulot, même mieux que d’autres.
Spencer l’avait débauché au cours d’un de ses reportages. Il s’était presque jeté sur les roues de sa voiture. April avait eu la peur de sa vie. Elle était descendue pour l’aider à se relever et lui avait demandé s’il n’avait rien de blesser. Il l’avait regardé, les yeux brillants et avait répondu :
- Rien pour le moment.
- Comment ça ? avait demandé April.
- Si vous refusez mon offre, quelque chose de grave pourrait m’être arrivé.
Il l’avait gratifié d’un grand sourire et lui avait tendu sa carte. C’était la première fois qu’on lui faisait un coup pareil, et ce jour-là, elle s’était juré que ce serait la dernière fois. Elle avait déménagé pour suivre Spencer dans sa folle aventure. Elle avait pleinement conscience que beaucoup de ses collègues avaient dû se retrouver sur le même bateau qu’elle à cause de procédés similaires. Personne ne disait non à Spencer Carlson. Personne. Ou alors, c’est que Spencer voulait qu’on lui dise non. Il obtenait tout. L’argent, les femmes… Rien ne lui était refusé. Ce type construisait des ponts en argent, et il finissait toujours par se transformer en or. Comment pouvait-on lui dire non quand il vous offrait tout ce que vous avez toujours voulu ? Certaines personnes ne le supportaient pas, mais pour Spencer, c’était un détail. Personne n’était irremplaçable et quand quelqu’un le quittait, il embauchait meilleur que lui. April avait arrêté de compter les regards ou les sifflements admiratifs dont on le gratifiait. Il lui avait permis de fuir encore plus loin de sa famille et de ses problèmes, de rendre sa vie encore plus isolée qu’elle ne l’était et à l’époque, c’était tout ce qu’elle voulait. Elle était bien payée, elle aimait son travail, et elle n’avait de compte à rendre à personne. Que demander de plus ? avoir une vie sociale, peut-être ? Des amis, un petit ami ? C’était la vision de la vie selon Jake. Ce n’était pas nécessairement obligatoire. Si elle se sentait bien ainsi, pourquoi vouloir changer quoi que ce soit ? Encore fallait-il que ce soit vrai. Elle devait d’abord commencer par arrêter de se mentir. Elle se sentait seule, définitivement seule, et elle ne savait pas comment y remédier. Elle n’avait jamais été douée pour les relations. Petite, déjà, c’était elle la gosse qu’on laissait dans son coin et à qui on ne voulait pas parler.
Elle posa son regard sur le miroir. Des gouttes coulaient le long de son cou. Elle prit du papier et s’essuya rapidement.
Une femme poussa la porte et s’installa devant le miroir pour refaire son maquillage. Mini-jupe, talons hauts, et hauts moulants. Elle esquissa un sourire à April.
- Je hais les aéroports. Pas vous ?
- Si, répondit April.
Elle lui tendit son rouge à lèvres.
- Non, merci.
- Vous êtes allé faire un tour dans cette boutique de fringues, Celest ? Il devrait virer la vendeuse si vous voulez mon avis.
April hocha de la tête.
- Je ne peux être que d’accord avec vous.
- Il paraît qu’on la traitait de pute. Elle faisait toute une scène quand j’y étais.
- Ouais. C’est moi.
La jeune femme se mit à éclater de rire.
- Vous avez eu raison. Au fait, moi c’est Summer.
- April.
- Enchanté, April. J’adore votre collier.
April baissa les yeux pour voir la rose qui lui servait de pendentif. Jake lui avait offert au cours d’un de leurs voyages. Pour s’amuser à faire courir les rumeurs au journal. April l’adorait, mais ne lui avait jamais dit.
- C’est un ami qui me l’a offert.
- Eh bien, il a bon goût votre ami. Il est célibataire ?
- J’en ai pas la moindre idée, répondit franchement April.
Pour le coup, elle eut honte d’elle. Elle ne lui avait jamais posé la question. Il lui en aurait sûrement parlé, mais quand même, elle pourrait essayer de s’intéresser à lui, un minimum. Jake était plutôt mignon, cela ne devait pas être bien compliqué pour lui de trouver quelqu’un. Comme Summer d’ailleurs. À croire que le destin aime vous faire souffrir encore plus quand vous vous sentez déjà mal.
Summer passa ses mains dans ses cheveux et vérifia si son maquillage était bien.
- A plus tard peut être, alors.
April ne répondit rien et la regarda quitter les toilettes. Summer représentait le genre de femmes qu’April aimait détester. Belles et sûres d’elles. Pourtant, elles ne lui avaient rien fait en particulier. Mais elle ne pouvait s’empêcher de ressentir du dégoût.
April sortit à son tour. Elle observa quelques instants un jeune couple qui faisait enregistrer ses bagages. Ils s’échangeaient des regards amoureux et se tenaient par la main. April avança puis s’arrêta face au banc. Le policier était assis en train de lire le journal. Elle inspira profondément puis fonça droit sur lui. Elle s’assit à ses côtés, il ne quitta pas le journal des yeux.
- C’est intéressant ? demanda-t-elle.
Sa voix était plus aiguë et moins assurée qu’elle ne l’aurait voulu. Il y avait quelque chose d’intimidant en lui qu’elle ne s’expliquait pas. Et pourtant, April n’était pas le genre de femmes à se laisser impressionner, bien au contraire.
Il tourna la tête dans sa direction et lui sourit.
- Pas vraiment, mais il n’y a rien d’autre à faire.
Elle hocha la tête, mais resta silencieuse. Il se remit à lire quelques minutes avant de dire :
- Allez-y, posez là votre question !
- Quoi ? s’étonna April. Qu’est-ce qui vous fait dire que j’ai une question ?
- Car vous êtes journaliste.
- Comment le savez-vous ?
- Je suis flic.
- Tous les flics ne pourraient pas deviner que je suis journaliste, fit remarquer April.
- Cela veut sûrement dire que je suis un bon flic alors, répliqua-t-il.
Il replia son journal et observa quelques passagers qui se dégourdissaient les jambes avant de tourner son regard vers April.
-Vous portez une arme.
Il se mit à rire.
- Vous avez le sens de l’observation. C’est tout ?
- C’est tout ? répéta April. Vous vous baladez avec un flingue dans un aéroport et c’est tout ce que vous trouvez à dire ?
- Si on suit votre raisonnement, je peux rajouter que vous n’avez pas peur. Vous êtes en train d’imaginer que je suis un terroriste et vous m’abordez comme si vous vouliez me demander l’heure.
- J’ai confiance en la sécurité de cet aéroport.
- Pas moi, mais qui voudrait détourner un avion ici ?
April hocha les épaules.
- C’est ce qui rend ce genre d’actions imprévisibles.
- Ils sont peut-être imprévisibles, mais ils ne sont pas stupides.
April se tut. Elle regarda le jeune couple de tout à l’heure se diriger vers la zone de départ.
- Alors ? finit-elle par demander.
- Alors quoi ?
- Pourquoi portez-vous une arme ?
- Cela ne vous est pas venu à l’esprit que je pourrais travailler ici ?
- Pas le moins du monde.
- Apparemment, vous êtes déjà arrivé à la conclusion que je ne suis pas un danger pour la sécurité de cet aéroport alors je vous laisse découvrir le reste toute seule.
Il se leva et lui tendit le journal. Elle le prit, elle n’avait pas acheté le même.
- Une indication ?
- Du genre ?
- Je ne sais pas moi, votre prénom, votre nom ?
Il lui sourit avant de s’éloigner. Elle le regarda se diriger vers l’escalator et continua à l’observer jusqu’à ce qu’il sorte de son champ de vision. Elle soupira et prit alors conscience de la fatigue qu’elle ressentait. Pourvu que cet avion arrive et vite !
La voix du haut parleur se mit alors à résonner dans l’aéroport : « Les vols suivants sont retardés ». April écouta attentivement et se sentit défaillir quand elle entendit sa destination. Ce coup-ci, elle douta que le temps soit à l’origine d’un nouveau retard. Tout autour d’elle, les voyageurs s’étaient arrêtés pour écouter. Quelques murmures circulèrent avant que la voix annonce les vols en retard.
April se leva pour retrouver Jake. Elle pensa qu’il fallait qu’elle lui demande s’il avait une petite amie, puis mis cette idée à la poubelle. Ce n’était pas dans son habitude de poser ce genre de questions, et puis, s’il voulait qu’elle le sache, il lui aurait dit.
Elle pénétra dans la pièce, Jake n’avait pas bougé d’un pouce. Il leva les yeux vers elle quand son ombre assombrit le magazine qu’il lisait.
- Ma chère, cet article est palpitant.
C’était la revue économique. Il lisait l’article sur son frère.
- Écoute ça : « J’ai eu une enfance et une adolescence ordinaire. Ce qui m’a poussée vers la réussite : le besoin d’avoir des parents fiers de moi. Ils ont mis TOUT leur espoir en moi. » T’entends ça ? À ton avis, qu’est ce que ça peut bien vouloir dire ?
April hocha les épaules. Jake enchaîna sans attendre.
- Cela signifie que j’ai raté ma vie, alors mes parents ne pouvaient plus que compter sur leur fils chéri.
April secoua la tête. Elle ne voyait pas quoi lui dire. Avec le temps, elle avait remarqué que sa famille était un sujet sensible. Cela devait être leur seul point commun. À part que Jake aimait vraiment sa famille. Il avait l’impression d’être renié alors qu’April avait renié sa famille.
Jake aurait aimé que son frère le respecte, il n’y avait pas de doute là-dessus, et bien qu’il avait appris à vivre avec, l’idée qu’on considère sa vie comme un échec l’énervait au plus haut point.
- Une cigarette ? proposa April.
Elle lui tendit le paquet. Il en prit une, sans rechigner. April s’assit alors et réfléchit à ce qu’elle pourrait bien dire. Elle ne voulait pas remuer le couteau dans une plaie qui avait, malgré tous les efforts du monde, tant de difficultés à cicatriser.
- Je suis désolée, finit-elle par dire. Je n’aurais pas dû t’acheter ce magazine.
- Pas grave, répondit Jake d’un ton pensif.
Il posa ses yeux sur l’écran annonçant les vols. Ils avaient encore deux heures à attendre.